Dans les palmeraies de la région d’Adrar, les foggaras du Touat reposent depuis des siècles sur un savoir-faire discret : celui des femmes qui irriguent, désherbent et récoltent. Une enquête de terrain menée en mai 2026 révèle combien cette contribution féminine, essentielle à la survie de ce patrimoine hydraulique, demeure invisible dans la gouvernance de l’eau.
À Bouda, commune de la wilaya d’Adrar, la nuit tombe sur les ruelles couleur ocre. Haja Meriem, octogénaire, accueille la visiteuse par des invocations et des louanges. Sa voix ferme raconte une existence entière consacrée à la palmeraie.
Aujourd’hui, ses jambes ne la portent plus jusqu’aux champs qu’elle grimpait autrefois pour cueillir les dattes. Ce qui la peine, c’est surtout de voir les gestes liés à la foggara disparaître, faute de relève. « Les jeunes filles n’aiment plus faire cela maintenant, tout a changé », confie-t-elle, souhaitant que ses descendantes prennent le relais.
La foggara du Touat : une gestion ancestrale de l’eau souterraine
La foggara désigne un ingénieux dispositif hydraulique traditionnel. Il s’agit d’une galerie légèrement inclinée qui capte l’eau des nappes souterraines et la conduit, par la seule force de la gravité, jusqu’aux jardins des oasis.
Autour d’Adrar, la répartition de l’eau obéit à un calendrier précis, le Kyal elma, littéralement « la mesure de l’eau », transmis oralement de génération en génération. Ce partage régule l’usage de chaque part avec une rigueur remarquable.
En 2018, l’UNESCO a classé les savoirs des mesureurs d’eau, ou aiguadiers, du Touat-Tidikelt sur la liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente. L’organisation pointait déjà une rupture de transmission entre les anciens et les jeunes.
Le recul de ce système est spectaculaire. Dans la seule zone de Zaouiet Kounta, le nombre de foggaras en activité est tombé de 160 en 1960 à seulement 37 aujourd’hui, selon les travaux de Remini et Kentaoui publiés en 2018.
Le travail invisible des femmes dans la palmeraie
À Tamentit, une femme d’une trentaine d’années accepte finalement de témoigner, le visage dissimulé. Elle montre alors, avec une précision saisissante, ses gestes quotidiens : ouvrir la seguia et répartir l’eau dans les tranchées creusées à la bêche entre les rangées de cultures.
En été, elle ramasse les dattes, trie et vanne les épis de blé. Une part sert à l’alimentation, l’autre est conservée comme semence pour la moisson suivante. Elle désherbe aussi et cueille oignons, carottes, lentilles ou henné.
Ce partage des rôles n’a rien d’anecdotique. Dans le Touat, la culture du blé revient principalement aux hommes, la femme n’intervenant qu’à la récolte. En échange, elle prend en charge la cueillette des plantes médicinales et l’entretien des cultures légères comme la tomate ou la menthe.
Pourtant, cette expertise ne lui ouvre pas les portes de la décision collective. La répartition de l’eau relève de la Djemaâ, assemblée des ayants droit qui fixe les priorités d’entretien, gère les budgets de curage et arbitre les conflits. L’État, via l’Observatoire de la Foggara, n’intervient qu’en soutien.
Analyser la place des femmes avec la grille d’Elinor Ostrom
Pour comprendre cette organisation, l’enquête s’appuie sur les travaux d’Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d’économie en 2009 pour ses recherches sur la gouvernance des biens communs.
Contre l’idée que toute ressource partagée serait condamnée à l’épuisement, elle a démontré que des communautés savent gérer durablement l’eau ou les forêts, sous certaines conditions : reconnaissance des droits, participation aux décisions, surveillance adaptée et organisation en échelons imbriqués.
Deux entretiens croisés éclairent cette analyse. Celui du Dr Boutadara Youcef, hydraulicien à l’université d’Adrar et ancien directeur de l’Observatoire de la foggara, et celui de Diagne Marie Diaw, doctorante à l’Université Gaston Berger du Sénégal, spécialiste de la gouvernance de l’eau et du genre.
Un droit garanti mais exercé par délégation
Dans le Touat, la femme possède un droit de propriété plein sur la terre et l’eau, hérité et inscrit dans le Zmam, le registre foncier de la foggara. Mais elle l’exerce par procuration : les réunions de la Djemaâ restent réservées aux hommes.
Un Wakil — époux, fils, frère ou personne de confiance — porte sa voix, sans pouvoir céder ses parts sans son accord. Au Sénégal, la situation s’inverse : la loi de 1964 proclame l’égalité d’accès à la terre, mais les coutumes patrilinéaires écartent largement les femmes des titres fonciers individuels.
L’absence d’organisation collective féminine autour de la foggara
Dans le Touat, la femme gère sa parcelle et dispose librement de ses récoltes, mais aucune structure collective ne fédère les productrices. Au Sénégal, à l’inverse, les femmes se sont regroupées au sein des Groupements de Promotion Féminine, appuyés par des ONG comme ENDA Pronat ou l’IPAR.
Organisées en collectif, elles obtiennent l’attribution de « blocs maraîchers » auprès des municipalités et fixent leurs propres règles : tours d’irrigation, corvées d’entretien, achat groupé de carburant pour la motopompe. Cet échelon intermédiaire, que décrit précisément Ostrom, fait entièrement défaut dans le Touat.
Le levier économique manque également. Les Sénégalaises pratiquent la tontine, la Natt en wolof : des groupes de cinq femmes cotisent leurs gains agricoles, réinvestis ensuite en or, en terrain ou en matériaux. Dans le Touat, cette liberté de revenu reste strictement individuelle, sans outil de capitalisation collective.
La transmission fragile d’un savoir-faire menacé
À Tamentit, Naima trie le blé tout en chantant une louange au Prophète. Elle a appris ce savoir enfant, aux côtés de sa mère, sans enseignement formel. Aujourd’hui, c’est à sa fille de huit ans qu’elle le transmet, en l’emmenant aux champs les jours sans école.
Au Sénégal, la transmission passe par les chants et incantations des grands-mères, ainsi que par des offrandes rituelles avant les semailles. Dans les deux régions, ce savoir se perpétue uniquement par la présence répétée d’une génération à l’autre.
Interrogée sur ce qu’elle transmettrait au système des foggaras, Diagne insiste sur la formation et la confiance. Selon elle, les femmes s’adaptent vite et savent déjà tirer profit de leur travail. Il leur faut être formées par d’autres femmes expérimentées et intégrées aux nouvelles technologies agricoles.
Ce qui manque au Touat n’est ni le droit, ni la compétence, ni la volonté, mais bien l’organisation collective. Deux urgences se rejoignent : sauvegarder ce patrimoine hydraulique avant que la mémoire des anciennes ne s’éteigne, et bâtir une structure capable de transformer le travail féminin en force reconnue au sein de la gouvernance de l’eau.
Cette contribution est signée Manel Ouaret Ladjouze, maître de conférences en architecture à l’Université Abderrahmane Mira de Béjaïa, architecte qualifiée en patrimoine et membre de la candidature de la Chaire UNESCO pour la sauvegarde des foggaras. Les points de vue exprimés dans les tribunes n’engagent que leurs auteurs.