La pastèque en Algérie inonde actuellement les étals sur tout le territoire, mais ce produit de saison connaît un revers inattendu. Les agriculteurs, portés par une demande soutenue, ont massivement misé sur cette culture. Résultat : les marchés de gros sont saturés et le moral des producteurs s’effondre au fil des jours.
À ce contexte difficile s’ajoute une rumeur, pourtant officiellement démentie, évoquant des cas d’intoxication alimentaire à Batna liés à la consommation de ce fruit. Cette information a fait chuter les prix de manière brutale. Dans la wilaya d’El Tarf, à l’extrême est du pays, la pièce se négocie désormais à seulement 100 dinars, alors même que sa culture exige d’importantes quantités d’une eau devenue rare.
Une surproduction de pastèques qui déstabilise le marché algérien
Dans la wilaya d’Annaba, un producteur a partagé une vidéo pour témoigner de l’abondance exceptionnelle de la récolte cette année. Derrière lui, son champ s’étend à perte de vue, couvert de fruits mûrs. Il souhaite avant tout rassurer ses confrères en affirmant que sa production est saine et irriguée avec une eau propre.
Ces derniers jours, l’Association algérienne de protection du consommateur et de son environnement (Apoce) a indiqué avoir été informée de cas d’intoxication attribués à la consommation de ce fruit. L’organisation précise toutefois que ces incidents pourraient être liés aux conditions d’hygiène lors de la découpe plutôt qu’au produit lui-même.
Pour convaincre les acheteurs, l’agriculteur saisit une pastèque et la fend d’un geste sec contre le sol. Désignant la chair rouge éclatante, il interpelle : « croyez-vous que cette pastèque soit impropre à la consommation ? » Joignant le geste à la parole, il mord alors dans le cœur du fruit afin de dissiper les craintes des consommateurs.
La méfiance des consommateurs paralyse les ventes de pastèques
Sur un marché de gros de l’intérieur du pays, des pick-up remplis à ras bord s’alignent des deux côtés des allées. Tous présentent les mêmes caractéristiques : des ridelles surélevées pour accroître la capacité de chargement. Le poids écrase les suspensions, laissant les véhicules surchargés presque au ras du sol.
En attendant d’éventuels clients, un vendeur fredonne tandis qu’un autre lâche, résigné : « essoug makache », autrement dit le marché n’achète pas. La fraîcheur matinale cède peu à peu la place à la chaleur. Prévoyant une longue attente, les agriculteurs ont recouvert leurs chargements de bâches sommaires pour protéger les fruits du soleil.
À Berrihane, commune de la wilaya d’El Tarf, les camionnettes laissent place à des remorques tractées. Chargées de pastèques vert clair, elles s’alignent par dizaines le long de la route menant à la ville. Ici aussi, les acheteurs se font rares et l’ambiance reste morose.
Le débat autour des plants greffés
Près d’une remorque, un producteur revendique dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux la qualité de sa récolte : « à Berrihane, nos pastèques ont un goût unique reconnu des consommateurs. Nos plants ne sont pas greffés. »
Depuis quelques années, certains exploitants pratiquent le greffage de plants de pastèque sur des pieds de citrouille. Cette technique permet d’obtenir des fruits plus volumineux, pouvant atteindre 50 kilos, et plus résistants aux maladies. Toutefois, de nombreux consommateurs jugent leur saveur trop fade.
Découragé par l’absence d’acquéreurs, l’agriculteur détaille ses dépenses de l’année : « le fumier, les engrais azotés… au total, 4 millions de centimes par hectare », souligne-t-il avec amertume.
Une pression insoutenable sur les ressources en eau
Cette surproduction, dont une partie finit inévitablement à la poubelle, représente aussi un immense gaspillage d’eau. Or, la culture de la pastèque figure parmi les plus gourmandes en ressource hydrique du secteur agricole.
À Annaba, des analyses universitaires ont révélé une intrusion d’eau de mer dans la nappe souterraine d’eau douce. Le chercheur Derradji El Fadel, de l’université d’Annaba, expliquait dès 2016 dans son ouvrage « Ressources en eau dans la région d’Annaba El-Tarf » que « l’intensification des pompages dans les forages a conduit à la surexploitation des nappes et à la dégradation de la qualité de l’eau, avec notamment le risque de l’intrusion de l’eau salée marine ».
La nappe côtière de Bouteldja, dans la wilaya d’El Tarf, a également fait l’objet d’études approfondies menées par le chercheur Khaled Harizi, de l’université de Batna.
En 2025, ce dernier concluait que « l’analyse des résultats hydrochimiques confirme que l’aquifère côtier de Bouteldja est encore préservé de l’intrusion saline ». Il attribuait cette situation fragile à « une recharge appréciable » liée aux pluies généreuses de la région, atteignant jusqu’à 750 mm par an.
Le dessalement comme solution de secours
Les prélèvements agricoles dans les nappes souterraines contraignent désormais les autorités à recourir aux stations de dessalement pour garantir l’eau potable. C’est notamment le rôle de l’installation Koudiet Eddraouch, située dans la commune de Berrihane.
En juillet 2018, sur la Chaîne 3 de la Radio algérienne, Omar Bougueroua, alors directeur de l’alimentation en eau potable au ministère des Ressources en eau, rappelait que « l’agriculture absorbe chaque année près de 70 % des volumes d’eau consommés à l’échelle nationale », alors que des systèmes d’irrigation alternatifs permettraient de réelles économies.
Le responsable insistait sur les progrès possibles : « Si nous économisons ne serait-ce que 10 % du volume mobilisé pour l’agriculture, nous récupérerons 700 millions de m³. Une réduction de 20 % permettrait d’atteindre 1,4 milliard de m³, de quoi alimenter la moitié de la population algérienne. »
Entre rumeurs infondées et surproduction incontrôlée, la filière de la pastèque en Algérie illustre les limites d’une agriculture peu régulée. Au-delà des pertes économiques pour les producteurs, c’est bien la question de la gestion durable de l’eau qui reste le véritable enjeu à long terme.

