La stratégie de puissance du Maroc suscite de vives inquiétudes chez l’ancien diplomate algérien Amar Belani. Dans une analyse récente, l’ex-ambassadeur d’Algérie à Bruxelles dénonce une ambition « obsessionnelle » de domination régionale, exercée selon lui au mépris du droit international et de la stabilité du Maghreb.
Belani identifie trois leviers sur lesquels Rabat appuierait cette quête d’influence : le chantage migratoire, le rapprochement militaire avec Israël et le refus d’appliquer le droit international au Sahara occidental. Pour l’analyste, cette combinaison fait du royaume le principal moteur d’instabilité dans la région.
Le chantage migratoire, une arme au service de la puissance marocaine
Selon Amar Belani, Rabat « ne recule devant aucune compromission » pour construire l’image d’une puissance régionale en ascension. L’ancien diplomate estime que cette façade masque des objectifs bien plus troubles, exprimés dans une contribution diffusée sur les réseaux sociaux.
Il décrit une mécanique reposant sur « l’instrumentalisation cynique des flux migratoires » comme moyen de pression sur l’Europe. À ses yeux, cette logique d’accumulation des rapports de force ne fait qu’aggraver les tensions au lieu de les apaiser.
Belani souligne que le Maroc a transformé la migration en véritable « arme géopolitique ». Grâce à sa proximité avec l’Espagne et l’Union européenne, Rabat disposerait d’un puissant levier de négociation qu’il exploiterait sans retenue.
Ceuta, un terrain d’instrumentalisation
Pour l’ex-ambassadeur, les tentatives de passage massives vers Ceuta, dont l’épisode spectaculaire de fin juillet 2026, ne relèvent pas de simples incidents. Elles s’inscriraient dans une stratégie où le contrôle des frontières devient une monnaie d’échange.
« Chaque relâchement, réel ou toléré, de la surveillance côtière produit un afflux qui met l’Espagne et l’Union européenne sous pression, au moment jugé opportun par Rabat », détaille-t-il. Il qualifie de « machiavélique » cette manœuvre qui exploite la détresse de la jeunesse marocaine.
Belani rappelle qu’au Maroc, près d’un jeune de 15 à 24 ans sur quatre n’est ni employé, ni scolarisé, ni en formation, selon Amnesty International. Le pouvoir marocain ne traiterait pas ce mal social comme un enjeu de fond, mais comme une « ressource géopolitique mobilisable ».
La politique du fait accompli au Sahara occidental
Deuxième pilier de cette stratégie de puissance selon Amar Belani : la substitution méthodique du « fait accompli colonial au droit international ». L’analyste rappelle que le Sahara occidental demeure, pour les Nations unies, un territoire non autonome dont le statut doit être défini par un processus d’autodétermination.
« Rabat n’a jamais accepté cette qualification et s’emploie, depuis des décennies, à la vider de sa substance », affirme le diplomate. Le royaume miserait sur l’occupation effective, l’implantation économique et des soutiens diplomatiques ponctuels plutôt que sur le respect du cadre juridique.
Belani décrypte cette approche comme « une entreprise de normalisation d’une occupation ». Plus le temps passe, plus le Maroc consolide sa présence et rend difficile tout retour sur un statu quo façonné à son avantage.
Le rapprochement militaire avec Israël, source de déséquilibre
Le troisième axe de la quête de puissance marocaine repose sur l’alliance militaire nouée avec Israël, perçue comme une menace directe par Alger. Belani redoute que cette logique de rapport de force ne se limite pas à la seule question du Sahara occidental.
« Le rapprochement militaire avec Israël depuis 2020 dote le Maroc de capacités qui dépassent largement les besoins d’une simple coopération sécuritaire », affirme-t-il. Selon lui, ces moyens sont légitimement ressentis à Alger comme un danger.
Pour l’ancien ambassadeur, les dénégations de Rabat ne modifient en rien l’effet recherché : un « déséquilibre militaire croissant et déstabilisant » dans une région déjà marquée par des décennies de rivalité.
Le spectre du « Grand Maroc »
Belani évoque l’idéologie du « Grand Maroc », portée dans les années 1950-1960 par certains courants nationalistes. Ce projet revendiquait des territoires bien au-delà des frontières actuelles, s’étendant jusqu’en Mauritanie et dans l’ouest algérien.
Cette aspiration n’aurait pas totalement disparu. Elle resterait présente dans certains discours nationalistes et au sein d’une partie de l’opinion publique marocaine, selon l’analyste.
Une pseudo-puissance aux fondations fragiles
Le souvenir du « Grand Maroc », combiné à la méthode éprouvée au Sahara occidental — occuper, consolider, puis exiger la reconnaissance — nourrirait une inquiétude régionale légitime. Belani estime cependant que Rabat n’incarne qu’une « pseudo-puissance bâtie sur des fondations fragiles ».
Il pointe le contraste entre l’agressivité de la diplomatie extérieure et la réalité intérieure du pays, marquée par le chômage des jeunes et la répression des manifestations. Cette stratégie fondée sur les rapports de force plutôt que sur la négociation porterait un risque sérieux.
Pour l’ancien diplomate, elle menace de transformer un conflit de décolonisation non résolu en confrontation durable entre États. Il conclut par un avertissement : tant que le Sahara occidental sera traité comme un enjeu de puissance à imposer plutôt que de droit à appliquer, la stabilité du Maghreb restera l’otage de cette logique « belliqueuse, expansionniste et aventuriste ».