À quelques semaines de l’Aïd el-Adha, les vols de moutons connaissent une recrudescence inquiétante en Algérie. Ce phénomène, alimenté par la flambée des prix du bétail, mobilise la Gendarmerie nationale sur l’ensemble du territoire. Entre réseaux criminels organisés et actes opportunistes, les éleveurs font face à une menace croissante pour leur cheptel.
Des prix élevés qui attisent les convoitises sur les moutons en Algérie
Le coût des ovins locaux atteint jusqu’à 120 000 dinars sur certains marchés, une somme hors de portée pour de nombreux ménages algériens. Face à cette réalité, les pouvoirs publics ont décidé de plafonner à 50 000 DA le tarif des moutons importés, principalement en provenance de Roumanie. Si les consommateurs se réjouissent de cette mesure — comme cet acheteur d’Oran qui s’est dit soulagé d’avoir acquis un animal à 48 000 DA —, les éleveurs locaux, eux, déplorent une concurrence déloyale. Sur le marché de Boukadir à Chlef, un producteur témoigne : ses agneaux ne trouvent aucun preneur, les acheteurs se tournant systématiquement vers les bêtes importées moins chères. Cette tension entre éleveurs et consommateurs illustre une fracture profonde. Un acheteur excédé a d’ailleurs rappelé publiquement que les agriculteurs bénéficient de la carte Fellah et de l’accès au son de blé à prix subventionné, estimant que leurs doléances sur le coût de l’alimentation animale manquent de cohérence.
Les lazarets, cibles privilégiées des voleurs de bétail
À leur arrivée sur le sol algérien, les ovins importés sont placés en quarantaine sanitaire dans des lazarets avant distribution vers les points de vente officiels. Ces installations, qui regroupent un grand nombre d’animaux, attirent les convoitises de réseaux spécialisés dans le vol de moutons. Fin avril, la brigade territoriale de la Gendarmerie de Ben Khelil, dans la wilaya de Blida, a mis hors d’état de nuire un groupe criminel actif dans ce type de larcins. Interpellés à un barrage routier inopiné, cinq suspects transportaient une cinquantaine de têtes dans un camion. La saisie comprenait également deux millions de centimes en espèces. L’enquête a établi que ces individus appartenaient à un réseau structuré, spécialisé dans le détournement de moutons roumains destinés à la vente réglementée. Ce type d’affaire souligne la vulnérabilité des circuits d’importation face à des filières criminelles bien organisées.
Un phénomène national aux multiples visages
Le vol de bétail n’est pas un fait isolé en Algérie. En 2021, à M’Sila, deux éleveurs ont perdu 75 bêtes en une seule nuit. Seule la présence d’une caméra de surveillance à l’entrée de la bergerie a permis d’identifier les auteurs. La même année, à Relizane, 82 moutons ont été dérobés, et l’enquête a révélé l’existence d’un réseau impliqué dans 25 affaires totalisant 800 animaux volés, selon l’agence APS. Certains vols relèvent davantage de l’opportunisme. Le 29 avril dernier, dans la commune d’El Tarf, deux agneaux qui paissaient en bordure de route ont été chargés à la hâte dans un véhicule. Les trois occupants ont été interpellés moins d’une heure après les faits, grâce à l’identification rapide du véhicule. Le bilan 2025 de la Gendarmerie nationale est éloquent : 183 réseaux démantelés, 2 342 individus arrêtés, et 20 863 têtes de bétail volées recensées, dont 6 183 récupérées. Les enquêteurs signalent également la découverte de plusieurs abattoirs clandestins, un phénomène qui dépasse les frontières algériennes.
Pour contrer ces infractions, les forces de l’ordre ont adopté une stratégie combinant prévention, renseignement et intervention rapide. Les éleveurs sont encouragés à signaler tout acte suspect via le numéro vert 1055, disponible en permanence. À l’approche de l’Aïd el-Adha, des mesures spécifiques ont été déployées : contrôles inopinés dans les marchés à bestiaux, barrages routiers fixes et mobiles ciblant les camions de transport d’ovins, et patrouilles nocturnes dans les zones d’élevage isolées. À Sétif, une tentative de vol a ainsi été déjouée à trois heures du matin grâce à l’appel d’un éleveur, permettant l’arrestation de trois suspects en flagrant délit.
Traçabilité et identification du cheptel : des outils anti-vol
Les services agricoles algériens ont engagé un programme d’identification individuelle des animaux par boucle auriculaire. Ce dispositif vise à certifier l’appartenance et l’origine de chaque bête, facilitant les contrôles lors des transports et dans les marchés. Dans ce cadre, le ministère de l’Agriculture a mis en place la plateforme numérique adhahi.dz, dédiée à la réservation en ligne des moutons importés. Après inscription, les acheteurs reçoivent par SMS les informations précises sur le lieu et l’heure de retrait, selon les disponibilités par wilaya.
Ce système de traçabilité numérique constitue également un outil de lutte contre le vol : toute bête contrôlée hors circuit peut désormais être rapidement identifiée comme suspecte. À terme, ce marquage généralisé pourrait aussi servir de base à des programmes de sélection génétique visant à améliorer les rendements du cheptel national. La période de l’Aïd el-Adha agit comme un révélateur des tensions structurelles qui traversent la filière ovine en Algérie. Entre la pression des prix, la concurrence des importations et la menace des vols, les autorités cherchent à concilier accessibilité pour les consommateurs, protection des éleveurs et sécurisation du cheptel national.
