Le gaz algérien se retrouve au cœur d’un paradoxe espagnol de plus en plus visible. Madrid réclame davantage de livraisons pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques, tout en défendant à Bruxelles un texte européen jugé pénalisant pour les exportations algériennes. Cette double posture est aujourd’hui pointée du doigt par la presse ibérique.
Plusieurs médias espagnols évoquent une attitude « contradictoire », voire « bipolaire », de la part du gouvernement dirigé par Pedro Sánchez sur le dossier gazier. D’un côté, l’exécutif cherche à intensifier ses achats auprès d’Alger. De l’autre, il soutient une réglementation communautaire susceptible de freiner ces mêmes importations.
Le gaz algérien, une ressource stratégique pour l’Espagne
Le chef du gouvernement espagnol serait pleinement conscient de l’importance de mieux valoriser le gazoduc Medgaz. Cette infrastructure relie directement l’Algérie à l’Espagne et assure une continuité d’approvisionnement précieuse. Elle offre aussi un tarif plus compétitif que le gaz naturel liquéfié acheminé par méthaniers.
Lors de son déplacement à Alger le 20 juillet, Pedro Sánchez a formulé une demande précise : une augmentation de 15 % des volumes livrés par l’Algérie. Le pays est pourtant déjà le premier fournisseur de gaz de l’Espagne, ce qui souligne l’ampleur de cette dépendance énergétique.
Le dirigeant espagnol ne s’est pas rendu seul dans la capitale algérienne. Il était entouré des principaux responsables des grands groupes énergétiques nationaux, à savoir Naturgy, Repsol, Enagás et Moeve, tous concernés par la sécurisation des flux gaziers.
Un règlement européen qui inquiète les exportateurs de gaz algérien
Le paradoxe apparaît clairement à travers la position de Sara Aagesen. La ministre de la Transition écologique, également troisième vice-présidente du gouvernement, compte parmi les défenseurs les plus actifs, à Bruxelles, du règlement européen 2024/1787. Ce texte encadre les émissions de méthane et entrera en application dès janvier 2027.
Le ministre algérien de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, a rencontré Mme Aagesen durant la visite de Pedro Sánchez à Alger. Selon les informations relayées par la presse espagnole, il estime que cette réglementation constitue une menace directe pour les exportations de gaz de l’Algérie.
Une lettre de protestation adressée à Bruxelles
Le mois précédent, Mohamed Arkab a cosigné un courrier de contestation avec ses homologues américain, qatari et nigérian. Ce message, destiné à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, dénonçait l’obligation de contrôler les émissions de méthane liées à la production d’hydrocarbures.
Les quatre ministres jugent impossible de se conformer à ces exigences dans les délais fixés. Ils ont averti que des « répercussions négatives importantes sur l’approvisionnement et les prix » seraient inévitables si aucune inflexion politique n’était décidée par les instances européennes.
Cette contradiction dépasse le seul cas espagnol. L’Europe souhaite se libérer de sa dépendance au gaz russe, mais adopte une ligne très stricte à l’égard des fournisseurs alternatifs. Une posture que l’Allemagne et l’Italie critiquent également ouvertement.
La sphère économique espagnole dénonce une incohérence
En Espagne, ce sont surtout les acteurs économiques qui montent au créneau contre cette logique jugée incohérente. Pour eux, l’attitude du gouvernement fragilise les relations énergétiques avec un partenaire aussi essentiel qu’Alger.
« Il est contradictoire de demander à l’Algérie plus de gaz tout en cherchant à lui imposer la réglementation européenne », résume un ensemble d’acteurs du secteur énergétique cités par la presse espagnole. Cette tension illustre le malaise croissant autour du dossier.
Des raffineries européennes menacées
Luis Cabra, adjoint du PDG de Repsol, a livré une mise en garde sévère. Selon lui, l’Europe risque une pénurie de pétrole dans ses raffineries si la loi sur le méthane entre en vigueur telle quelle. Il s’appuie sur une étude aux conclusions alarmantes.
Ce document estime qu’une fois appliquée, la réglementation mettrait en péril 43 % des achats de gaz et 87 % des achats de pétrole réalisés en Europe. Des chiffres qui traduisent l’ampleur des perturbations attendues sur les circuits d’approvisionnement.
Du côté espagnol, l’association professionnelle des industries pétrolières (AICE) tire également la sonnette d’alarme. Elle évalue que seulement 3 % des importations de pétrole brut du pays répondraient aux critères européens d’ici 2029, un niveau extrêmement faible.
Le gaz algérien face aux tensions réglementaires européennes
Face à ces inquiétudes, la Commission européenne n’a concédé qu’une seule marge de manœuvre. Elle a décidé de ne pas obliger les États membres à sanctionner les entreprises qui ne respecteraient pas la nouvelle réglementation, sans revenir sur le principe même du texte.
Une autre contradiction espagnole a été mise en lumière. Quelques jours avant le déplacement de Pedro Sánchez à Alger, l’ancienne ministre de la Transition écologique Teresa Ribera présentait à Bruxelles un plan d’électrification. Or, cette orientation s’oppose frontalement à une hausse de la consommation de gaz.
Le dossier du gaz algérien révèle ainsi les tensions internes de la politique énergétique européenne. Entre volonté d’indépendance vis-à-vis de Moscou et contraintes environnementales, l’Espagne peine à concilier ses ambitions. Reste à savoir si Bruxelles assouplira ses règles pour préserver ses fournisseurs stratégiques.