Les Accords d’Abraham ont bouleversé l’architecture des relations entre Israël, plusieurs capitales arabes et les États-Unis. Leur singularité repose sur une mécanique transactionnelle assumée. L’administration Trump a conditionné la normalisation avec l’État hébreu à des contreparties américaines taillées sur mesure pour chaque signataire.
Une diplomatie transactionnelle bâtie sur des concessions présidentielles
Dans ce cadre, le Maroc a décroché la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental occupé. De leur côté, les Émirats arabes unis ont obtenu un accès élargi aux armements sophistiqués et aux technologies de pointe de Washington.
Mais cette logique de troc porte en elle une faille structurelle. Les avantages accordés découlent de choix de l’Exécutif américain, et non d’engagements gravés dans le droit fédéral. Cette fragilité juridique fragilise durablement l’ensemble de l’édifice.
À cela s’ajoute une mutation profonde du paysage politique américain. Le consensus bipartisan qui protégeait traditionnellement Israël s’effrite, tandis que l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien, voit son emprise reculer sensiblement.
L’érosion du soutien automatique à Israël
La guerre menée contre l’Iran, dans laquelle Donald Trump a suivi sans réserve Benyamin Netanyahou, alimente ce recul. Le chef du gouvernement israélien, soucieux avant tout de se maintenir au pouvoir, semble prêt à déstabiliser toute la région pour y parvenir.
Les massacres à caractère génocidaire perpétrés à Gaza et la poussée isolationniste dans l’électorat républicain achèvent de rendre l’appui à Israël moins mécanique. Le Michigan en offre une illustration frappante.
Après avoir mobilisé des dizaines de millions de dollars pour barrer la route au candidat démocrate d’origine égyptienne Abdul El-Sayed, l’AIPAC a essuyé un échec. Plus révélateur encore, son rival républicain cherche désormais à limiter l’exposition publique du lobby, jugée électoralement pénalisante.
Le Maroc, un gain diplomatique privé de base législative
Le royaume chérifien symbolise à lui seul cette approche transactionnelle. En décembre 2020, l’administration Trump a validé la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en échange de l’ouverture des relations entre Rabat et Israël.
La portée de cette décision demeure essentiellement politique. Elle a toutefois été payée par l’abandon de la cause palestinienne, de la part d’un pays dont le souverain revendique le titre de protecteur d’Al Qods.
Sur le plan juridique, l’acquis reste précaire. Jamais entérinée par une loi du Congrès, cette reconnaissance n’est qu’une décision présidentielle, révocable par n’importe quelle future administration.
Ce vide législatif ouvre la voie à un possible revirement, d’autant que la question israélienne devient clivante, y compris chez les républicains et les jeunes électeurs. Pour sécuriser cet avantage, Rabat devra multiplier les gages sécuritaires envers Washington.
Le Maroc devra aussi se mettre au service des intérêts économiques américains. Cela concerne les phosphates, les minerais critiques, l’hydrogène vert ou encore l’exploitation du hub logistique de Tanger Med.
Accords d’Abraham : les ambitions technologiques des Émirats
Pour Abou Dhabi, ces accords s’intègrent dans une vision plus vaste. L’objectif consiste à renforcer l’alliance avec Washington et à approfondir une relation ancienne avec Israël, à la fois pour contenir la menace iranienne et pour capter des transferts technologiques liés aux puces d’intelligence artificielle.
Les Émirats aspirent à s’imposer parmi les grandes puissances mondiales de l’IA. Une telle ambition exige des investissements colossaux dans les infrastructures de calcul et un accès prioritaire aux semi-conducteurs les plus avancés.
La normalisation de 2020 a par ailleurs déverrouillé une coopération militaire élargie, avec un projet de vente de F-35 chiffré à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Le risque émirati diffère toutefois du dossier marocain.
Ici, la menace tient à un durcissement graduel des conditions d’accès aux technologies américaines, voire à une fermeture sur les segments les plus sensibles. L’affaire DP World, en 2006, rappelle que ce scénario n’a rien d’imaginaire.
Une fragilité commune aux deux partenaires arabes
À l’époque, l’opposition du Congrès avait contraint le groupe émirati à abandonner le rachat d’activités portuaires aux États-Unis. Rabat et Abou Dhabi partagent en réalité la même faiblesse de fond, puisque leurs gains reposent sur des décisions exécutives et non sur des textes de loi.
La personnalisation de ces relations autour de Donald Trump amplifie cette vulnérabilité. Au Maroc, elle se traduit jusque dans le symbole, avec une route baptisée à Dakhla au nom du président américain.
Côté émirati, les liens financiers évoqués entre certains investisseurs et l’environnement économique de la famille Trump ont soulevé des interrogations sur la confusion entre intérêts privés et politique publique.
Les échéances qui menacent la pérennité des accords
Les élections de mi-mandat de novembre 2026 fourniront un premier baromètre de l’évolution des équilibres politiques américains. Un Congrès plus offensif face à la diplomatie de Trump pourrait resserrer son contrôle sur les engagements pris envers le Golfe et sur les autorisations d’exportation de technologies stratégiques.
Concernant le Maroc, une chambre renouvelée pourrait relancer le débat sur le Sahara occidental. L’échéance véritablement décisive demeure toutefois janvier 2029, avec la fin du second mandat de Trump.
Ce cap permettra de mesurer si les acquis de 2020 survivront à leur origine purement transactionnelle. En clair, 2026 constituera un test politique révélateur, tandis que 2029 posera la question de la durabilité des gains obtenus par deux États arabes.
Ces gains ont été arrachés au prix de l’abandon des Palestiniens, victimes quotidiennes des opérations menées par le régime israélien. Il faut d’ailleurs rappeler que, depuis le déclenchement de la guerre à Gaza, Israël est devenu le troisième fournisseur d’armes du Maroc.
Ce constat tient malgré un prétendu « gel des relations politiques », en réalité un simple habillage destiné à calmer une opinion marocaine mobilisée. Celle-ci s’est récemment élevée contre la venue de la ministre israélienne des Transports, présentée par les autorités comme une visite « privée ».
Cette responsable, actuellement accueillie au Maroc, avait pourtant tenu des propos déshumanisants sur les Palestiniens, appelant l’armée d’occupation à « entrer à Gaza, écraser ses habitants et les éradiquer ».
En définitive, la diplomatie transactionnelle du Maroc et des Émirats repose sur un socle instable, suspendu aux aléas de la politique intérieure américaine. Les prochaines échéances électorales détermineront si ces alliances survivront à la logique de troc qui les a fait naître.
