Au Maroc, le discours du trône prononcé par Mohammed VI le mercredi 29 juillet a surpris par son silence sur deux dossiers habituels : le Sahara occidental et les tensions avec l’Algérie. Le souverain a préféré consacrer son allocution à un bilan flatteur de son règne, entamé en 1999, alors même que des centaines de jeunes Marocains tentaient de rejoindre l’enclave espagnole de Ceuta.
Cette prise de parole intervient dans un climat particulier, marqué par la diffusion massive d’images montrant des jeunes prenant d’assaut les enclaves espagnoles. Un décalage frappant s’installe entre le récit officiel du Palais et la réalité vécue par une large partie de la population.
Maroc : le bilan de Mohammed VI heurté par l’exode des jeunes vers Ceuta
« Aujourd’hui, alors que je réfléchis à ce que nous avons accompli ensemble, je me sens honoré et fier de l’importance de nos réalisations », a déclaré le roi. Il a défendu la « pertinence » de ses choix stratégiques dans plusieurs secteurs : agriculture, industrie, tourisme, mais aussi organisation d’événements internationaux.
Ce tableau optimiste peine toutefois à dissimuler une réalité bien documentée. Le royaume figure parmi les nations les plus inégalitaires de la planète, où la richesse produite profite surtout à une minorité privilégiée, au détriment de la majorité des Marocains.
Depuis plusieurs jours, comme presque chaque été, des milliers de jeunes affluent vers Ceuta. Les structures d’accueil de l’enclave débordent, selon les vidéos massivement relayées sur les réseaux sociaux. Une séquence particulièrement marquante montre deux jeunes filles marocaines soulagées d’avoir enfin quitté leur pays, après une traversée à la nage.
La « bombe migratoire », un levier de pression sur Madrid
Plusieurs observateurs soupçonnent une manœuvre orchestrée par les services marocains. Rabat aurait pour habitude d’utiliser la pression migratoire comme moyen de chantage envers l’Espagne, selon ses intérêts du moment.
Cette flambée serait survenue peu après la visite jugée réussie du chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez en Algérie, le 20 juillet. Que cette hypothèse soit vérifiée ou non, ces vagues successives traduisent avant tout un profond mal-être social. « Plus de 200 arrivent désormais chaque jour à Ceuta, dont de nombreux mineurs », affirme le journaliste espagnol Ignacio Cembrero.
Une politique de prestige au Maroc qui creuse les fractures sociales
Dans son allocution, Mohammed VI s’est également félicité de l’organisation de « manifestations continentales et internationales ». C’est précisément là que se situe l’une des critiques adressées au royaume : des dépenses de prestige colossales, éloignées des besoins réels de la population.
Le chantier emblématique reste la Coupe du monde 2030, co-organisée avec l’Espagne et le Portugal. Ses conséquences économiques et sociales inquiètent. « Le pays qui construit actuellement le plus grand stade du monde pour accueillir la finale de la Coupe du monde 2030 à Casablanca voit ses jeunes partir en masse vers l’Espagne. Beaucoup, mal équipés et sans expérience de la mer, se noient durant la traversée », écrit sur X le même journaliste.
Une stabilité affichée, mais fragilisée par les révoltes de 2025
Le souverain a par ailleurs vanté la « stabilité », présentée comme « la variable-clé dans l’équation du développement » du royaume. Ce discours ignore pourtant les événements récents.
En septembre 2025, le Maroc a été secoué par les émeutes de la Gen Z, dont les manifestants réclamaient des hôpitaux plutôt que des stades. Ce soulèvement avait été déclenché par le décès de femmes enceintes dans une maternité dépourvue d’équipements essentiels.
Face à ce contexte, le roi peut continuer à célébrer ses « réalisations », mais une partie de la jeunesse marocaine semble ailleurs. Elle consacre son énergie à chercher un moyen de fuir le pays, souvent au péril de sa vie.
L’écart grandissant entre le récit officiel et le quotidien des habitants illustre une crise sociale que les grands projets ne parviennent plus à masquer. Tant que les inégalités et le sentiment d’abandon persisteront, les traversées vers Ceuta risquent de se poursuivre, saison après saison.
